Le Club d’Aviron de La Grande Motte à la Grande Randonnée dans la Lagune de Venise (Vogalonga du 25 mai 2003)


Avec une mobilisation de 1.200 embarcations et quelques 4.000 rameurs venus d’Italie, mais aussi de nombreux pays d’Europe, voire d’Amérique (canoés canadiens), ou même au-delà (dragon boats), la 29ième édition de la Vogalonga n’a pas failli à la tradition. La salve de coups de canon donnée traditionnellement par l’Institut Naval de San Giorgo, suivie immédiatement par deux fusées lancées de la plate-forme du Comité d’Organisation, puis du carillon de la Basilique de la Salute, ont donné le départ de cette armada pacifique difficilement contenue dans le bassin de St Marc. Le Prince de la Maison de Savoie pouvait suivre cette stupéfiante mise en mouvement depuis le balcon de la suite royale du Danieli. Perdu au milieu de la foule de rameurs, le Club du Ponant participait pour la cinquième fois à cette manifestation emblématique en alignant quatre bateaux. Contribution peut-être modeste, mais néanmoins significative, puisque le cliché officiel de cette 29ième édition mettait en valeur les couleurs de La Grande Motte sur un canot qui avait couru en 2002.

Un évènement pittoresque : Comme à l’accoutumée les embarcations les plus remarquables étaient produites par Venise et sa région laquelle compte près de 40 clubs d’avirons. A la parade: disdotones, dodesones dont les rameurs avaient revêtu les couleurs de St Marc, mais aussi pupparines, caorlines, sandoles, gondoles, toutes aussi rutilantes les unes que les autres. Parmi les curiosités : une embarcation à 8 rameurs de la Croix Verte construction symbolique résultant de l’assemblage de cinq mille bouteilles d’eau minérale, ou encore la belle caorline des Moines du Rédempteur ramant à la vénitienne en bure sous un soleil de plomb. Autre fait marquant, celui du club Caprera de Turin dont l’embarcation et ses 27 rameurs avait relié Venise par le Pô puis la Brenta et les canaux. Mais le gros des bataillons était constitué de canots à quatre ou à huit, voire de cayaks, transportés sur remorques ou galeries de voitures jusqu’à l’aire de Mestre, point de franchissement de la lagune.

Une randonnée de panache et d’endurance: Inutile de préciser que dans le premier tiers du parcours, au large du Vignole et jusqu’à la pointe de St Erasme, les embouteillages de rames n’ont pas manqué. Quelques barreurs intrépides pensant prendre de l’avance en coupant les sinuosités du canal matérialisées par les bricoles, ont pu faire les frais de leur décision hâtive en trouvant la vase. Histoire de rappeler que la lagune est un milieu complexe, parfois imprévisible, avec ses hauts-fonds et ses barènes (îlots incultes submergés lors des hautes eaux). La colonne de rameurs s’est étirée ensuite dans la longue distance allant de San Francisco del Deserto à Burano, avant de revenir en cohortes compétitives sur Murano pour enfin amorcer une traversée de Venise en majesté. La foule massée depuis le pont à trois arches du Canaregio, puis sur les accotements du Grand Canal ainsi que les ponts du Rialto et de l’Accademia n’a pas manqué d’encourager les canottieri à la peine. Satisfaction ultime mais quelquefois périlleuse, la remise de médailles et de diplômes sur le ponton d’arrivée face à la Place Saint Marc, telle Juliette Blackburn du club d’Oxford repêchée hâtivement après avoir chaviré en retirant sa médaille !

Cette grande régate collective et en principe non compétitive, a été bouclée en une heure trois quart par le club florentin Limite représenté par un huit de pointe. Le drapeau de La Grande Motte était fièrement arboré par quatre canots (quatre de couple), le premier ayant franchi la ligne d’arrivée dans le peloton de tête en 2h10. Dans les équipages féminins, le quatre de pointe du club de Lausanne lauréat de la course 2002 arrivait de nouveau en tête. Rameurs jeunes et moins jeunes pouvaient alors s’octroyer une vue apaisée et émerveillée de la cité des Doges en rejoignant leurs bases de départ. A noter qu’Antonio Cadamuro un vétéran de 87 ans natif de St Erasme a effectué le parcours sur sa sandolette bleu-azur en six heures et demi, défi relevé aussi par un autre octogénaire Giorio Fasan.

L’esprit de la Vogalonga : Lancée en 1974 sous la houlette du quotidien local El Gazettino avec un groupe de pionniers conduits par Antonio Rosa Salva ( paron Toni) cette boucle de 32 km centrée sur Venise, mais rejoignant la partie Nord de la Lagune voulait poser au départ le problème du batillage provoqué par les embarcations à moteur (moto ondoso), principal responsable de l’affouillement des assises de la Cité des Doges. C’était ainsi l’occasion de redonner à la Sérénissime son lustre de première cité maritime, à une période où la rame, plus encore que la voile garantissait le transport de marchandises précieuses venues d’Orient: épices, soies, perles, pierres et métaux de valeur…Mer et fleuve étaient véritablement les deux pôles de communication de Venise, avec la lagune comme point cardinal. Les galères de la République constituaient le pilier de l’activité militaire et commerciale au long cours, les barques assurant par ailleurs la distribution des marchandises sur les marchés continentaux de la plaine du Pô et au-delà. Le Musée Historique de la Marine dans le quartier de l’Arsenal met en relief le remarquable savoir-faire vénitien que ce soit pour les grandes ou les petites embarcations. La gondole par exemple dont l’assemblage est parfaitement codifié peut transporter dix fois le poids du gondolier sans que celui-ci ne dépense guère plus d’énergie qu’un simple marcheur ! D’où l’idée d’Antonio Salva de lancer un défi aux moteurs !

Vogalonga et enjeu patrimonial de la Lagune
Venise dont la population a baissé de moitié au cours des trente dernières années pour se stabiliser à environ 60.000 habitants, attire néanmoins chaque année près de 12 millions de touristes. Sa situation lagunaire qui l’a isolée au IX° siècle des invasions barbares a été aussi sa chance pour élaborer sa propre civilisation entre Orient et Occident et devenir ce superbe navire ancré sur les côtes de l’Adriatique. Construisant pieu sur pieu et pierre sur pierre au milieu des eaux les vénitiens ont été obligés de se montrer inventifs par nécessité. En bons commerçants, ils avaient le sens de l’économie et du pratique. Dans cette grande lagune de 550 km² (50 km de long sur 15 de large), séparée de la mer par un lido sableux, la configuration du terrain a été valorisée à l’extrême, non seulement pour faire de Venise un port maritime et fluvial, mais aussi pour la dégager des contraintes logistiques en spécialisant les petites îles environnantes soit en lieux de transit, en production horticole et vinicole, ou en industrie du verre, construction navale, hospices, lazarets, voire aussi lieux d’inhumation. Cette « confédération de petits centres lagunaires » a véritablement propulsé l’épanouissement du centre historique de Venise vers le commerce et la diplomatie, mais aussi vers les arts pour constituer le terreau d’une aristocratie démocratique. La civilisation vénitienne s’est principalement exprimée à travers les formes d’art plus concrètes (peinture, architecture, musique, théâtre…), mobilisant d’ailleurs une grande partie de la population locale, mais attirant aussi les meilleurs talents européens de l’époque.

Comme en Camargue, le milieu lagunaire biologiquement très riche a constitué une source de subsistance relativement stable. Il a également permis l’émergence de races domestiques, tels les chevaux et taureaux vénitiens très prisés des grecs et des romains. Si la cité des Doges ne dédaignait pas organiser des courses de taureaux, elle a par contre proscrit l’usage du cheval pour des raisons d’encombrement ou d’hygiène. La propulsion à rame, a donc constitué l’unique moyen de transport et déplacement.


A l’aube du 21° siècle, Venise redécouvre l’extraordinaire potentiel de sa lagune qu’elle veut faire découvrir aux touristes par la randonnée à rame. La ville regarde non sans scepticisme le grand projet Moïse de stabilisation des trois passes (portes du Lido, de Malamocco et de Chioga) où doivent être posées des digues mobiles qui se soulèveront par injection d’air lorsque le niveau des marées dépassera 1 mètre. Ceci bien sûr pour sauver Venise de l’acqua alta. Le projet de 2,5 milliards d’Euros demandera huit ans avant d’être opérationnel. Est-ce la meilleure façon de résoudre le problème de l’enfoncement de la ville? Ces grandes infrastructures ne vont-elles pas perturber le courant mer-fleuve-lagune qui constitue le pivot des équilibres écologiques ? Ne faudrait-il pas interdire aussi le passage des gros bateaux, fermer le canal pétrolifère, et mieux contrôler les activités du pôle chimique de Marghera ? Autant de questions taraudant les vénitiens, lesquels réalisent que de toute façon il faudra bien poursuivre inlassablement le curage des canaux, subvenir à l’entretien des berges insulaires et des barènes, et bien sûr consolider sans relâche les fondations d’édifices.

La 29ième édition à peine terminée, la réflexion s’engage sur une nouvelle formule de course- randonnée qui, au-delà de la grande fête nautique pourrait se connecter davantage aux enjeux du milieu lagunaire et en promouvoir les activités traditionnelles. Cette idée est partagée par le Commissaire Régional Paolo Cacciari. Sans relâcher la sensibilisation sur le moto ondoso, la Vogalonga nouvelle version transiterait par la Centosa point d’entrée du parc naturel en cours d’aménagement, puis longerait la Tour Maximilienne de St Erasme marquant l’accès au centre archéologique local, avant de toucher l’escarpement du Mazzorbo qui ouvre sur les chemins viticoles. L’objectif serait de réunir sous la fatigue de la rame une véritable connaissance des milieux traversés, le tout agrémenté de parcours oeno-gastronomiques, et de pièces de Goldoni. L’inventivité vénitienne n’a pas dit son dernier mot : c’est un art de vivre en économie naturellement équilibrée qu’elle souhaite faire découvrir.

Affaire à suivre et de quoi nous faire réfléchir!

Propos recueillis dans la presse locale vénitienne par Bernard AUBERT de l'Académie des Sciences et Lettres de Montpellier.